Molla Nasreddin, la revue azerbaïdjanaise qui secoua les esprits

 

 

L’Azerbaïdjan est au début du XXème siècle un foyer intellectuel majeur au sein du monde musulman.

Rappelons que l’Azerbaïdjan est une entité turcophone au carrefour des empires ottoman, perse et russe. Depuis le traité de Turkmentchaï en 1828 Bakou et le nord de l’Azerbaïdjan font partie de l’Empire russe tandis que Tabriz et le sud de l’Azerbaïdjan demeurent dans la sphère d’influence persane.

Tabriz est au tournant du XXème siècle un centre important de débats intellectuels et d’activités révolutionnaires, comme en témoigne l’activité des intellectuels et hommes politiques azerbaïdjanais lors de la révolution constitutionnelle iranienne. Néanmoins l’activité intellectuelle est encore plus florissante à Bakou, en contact direct avec les idées nouvelles en circulation dans l’Empire des Tsars. Ainsi se forme à Bakou une véritable intelligentsia dont les idées se répandent dans l’Empire russe et au-delà. Ainsi les opinions d’intellectuels azerbaïdjanais tels qu’Ahmed Aghayev ou Ali Huseynzade obtiennent également un écho important dans l’Empire ottoman, où se diffusent leurs idées sur le nationalisme ou encore le panturquisme.

Après la révolution de 1905 Bakou remplace Kazan comme capitale du journalisme musulman en Russie et nombreux journaux et revues voient le jour.

L’une de ces revues obtient même un succès mondial et ses copies sont diffusées du Maroc à l’Afghanistan : Molla Nasreddin.

 

Couverture du premier numéro de Molla Nasreddin, 7 avril 1906. Molla Nasreddin marche à côté de musulmans endormis.

 

Baptisée du nom d’un personnage légendaire connu dans une large partie de l’Asie, cette revue ne fut pas fondée à Bakou mais Tbilissi (Tiflis) en 1906 par Djalil Mammadguluzade. Tbilissi était alors une ville multiethnique où résidait une forte communauté azerbaïdjanaise.

 

Djalil Mammadguluzade (Cəlil Məmmədquluzadə) est né en 1866 dans la province du Nakhitchevan. En parallèle à son activité d’enseignant il s’intéresse aux principaux débats intellectuels de son époque, de la place de la religion dans la société à la réforme de la langue azerbaïdjanaise.

Portrait de Djalil Mammadguluzade (1866-1932).

 

Ses activités de rédacteur, notamment par la création de Molla Nasreddin, lui permettent de diffuser massivement ses idées.

Molla Nasreddin se distingue des autres publications de son époque par l’utilisation de la satire et de la caricature, une nouveauté dans le monde musulman. Les dessins humoristiques rendent la revue accessible à un large public, parfois même analphabète, et non pas seulement à l’élite intellectuelle.

Ainsi la revue est tirée jusqu’à 5000 exemplaires, un chiffre considérable pour l’époque.

De plus Mammadguluzade et les rédacteurs de Molla Nasreddin promeuvent l’utilisation d’une langue simple et authentique, accessible à tous.

A cette époque la question de la langue littéraire à utiliser agitait les débats.

La rédaction de Molla Nasreddin était favorable au groupe des Azäridjilar, qui militait pour l’utilisation d’une langue nationale azerbaïdjanaise, basée sur les dialectes turcs du Caucase.

A eux s’opposaient les partisans de l’utilisation d’une forme de turc ottoman rénové, destinée à devenir la langue littéraire de tout le monde turcophone. Huseynzade et la rédaction du journal Füyuzat étaient les principaux partisans de l’utilisation de cette langue. Füyuzat fut ensuite remplacé après 1907 par Yeni Füyuzat et surtout par Shalale en 1912, un journal entièrement rédigé en turc ottoman réformé.

Les objectifs de la rédaction de Shalale étaient de « servir la cause de l’unification des peuples turcs sur la base du dialecte ottoman, utilisé par la littérature la plus avancée du monde turcophone ».

Les Azëricilar leur objectaient que le turc d’Istanbul était le dialecte le plus envahi par des mots et des tournures venus de l’arabe ou du persan, alors que la langue azerbaïdjanaise était elle restée plus pure.

En 1913 parut dans Molla Nasreddin un article du critique littéraire et historien Firidun bey Köcharli intituté « La langue nationale » (Vətən dili).

Il y écrit que « l’attribut fondamental de chaque nation est sa langue. Une nation pourrait perdre sa richesse, son gouvernement, même son territoire, et néanmoins survivre. Mais si elle perdait sa langue aucune trace d’elle ne survivrait. C’était la menace qui pesait sur les Turcs du Caucase, qui après une longue domination par la Perse ont retrouvé leur langue écrite, mais qui étaient dorénavant contraints de la remplacer par l’ottoman ».

Néanmoins c’est la vision des Azëricilar qui finit par triompher alors que dans l’Empire ottoman lui-même le mouvement Yeni Lisan (Langue nouvelle) militait pour la purification de la langue ottomane.

En plus de ces questions de langue, la rédaction de Molla Nasreddin s’engageait dans la lutte contre le fanatisme et pour le développement de l’éducation. Mammadguluzade s’engagea particulièrement pour l’amélioration de la condition des femmes de son pays et de nombreux articles et caricatures concernant ce sujet sont parues dans son journal.

En-haut : « respect à la jeune mariée »
En-bas: « respect à la mariée (un mois plus tard) »

 

« Quatre femmes sont assez ».

 

À cause de de ses engagements, la revue fut interdite en 1917 et ne paraît plus pendant trois ans. Néanmoins les idéaux de Mammadguluzade et de Molla Nasreddin se concrétisèrent en 1918 avec la création de République démocratique d’Azerbaïdjan. Dans le domaine de l’éducation la première université d’Azerbaïdjan fut crée à Bakou (l’université d’État de Bakou), celle-ci existe toujours aujourd’hui.

 

Memmed Amin Rasulzade, père fondateur de la République démocratique d’Azerbaïdjan.

 

L’Université d’État de Bakou aujourd’hui.

 

La République accorda également le droit de vote aux femmes, en 1918, ce qui fait de l’Azerbaïdjan l’un des premiers États au monde a avoir accordé l’égalité politique entre hommes et femmes.

 

En 1920 les Bolcheviks prennent Bakou et mettent fin à l’indépendance de l’Azerbaïdjan. Molla Nasreddin renait de ses cendres en 1921 à Tabriz, puis en 1922 la revue déménage à Bakou. Contrainte à se plier à l’idéologie bolchévique, elle n’a plus la même liberté de ton qu’auparavant. L’histoire de la revue s’achève en 1931 avec son dernier numéro. Mammadguluzade meurt lui l’année suivante.

Molla Nasreddin eut une influence considérable en Azerbaïdjan et dans le monde musulman. Elle devint notamment l’une des publications les plus lues en Iran et de nombreuses revues furent créées à son imitation à Tabriz et à Téhéran.

La revue s’attaquait en effet à des problèmes partagées par une large partie du monde musulman, la rencontre entre l’islam et les idées occidentales, la soumission à des régimes coloniaux ou autoritaires, la corruption des élites, etc. Dans une large mesure ces problèmes existent toujours. C’est pourquoi Molla Nasreddin nous parait aujourd’hui toujours aussi actuel.

 

 

Pour voir plus de caricatures :

[IMG MGMT] Molla Nasreddin: The Magazine That Would’ve, Could’ve, Should’ve

Bizi deyib gələn Molla Nəsrəddin jurnalı və karikaturaları

 

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*